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Les dangers de la Science

Commentaires à propos de l’essai de Thierry Simonelli 

Science et Politique : La fabrique du réel

publié chez L’Harmattan, 2026

En flânant dans une librairie du centre ville, je suis tombé sur un livre d’un auteur luxembourgeois. Trop rare pour passer inaperçu. C’est le sous-titre de l’ouvrage de Thierry Simonelli « la fabrique du réel » qui a retenu mon attention: en principe,  c’est la science qui permet d’élucider les phénomènes du monde réel et éventuellement de l’amender dans l’intérêt général. La Science ne fabrique pas le réel: elle le découvre, l’analyse, l’évalue, le critique, le comprend, le discute.

Je me suis alors souvenu que l’auteur de l’essai, Thierry Simonelli, psychanalyste et philosophe comme l’indique la quatrième de couverture, avait posté une série de commentaires dans un pathos jargonnant et alambiqué sur un site polémique “Expressis Verbis”, rassemblant des sceptiques en délicatesse avec la politique des autorités sanitaires (vaccination, distanciation, lock down…) étrillant l’OMC, la virologie, les statistiques etc.

L’auteur relaps tente une justification livresque de son scepticisme hyperbolique face à la  Science (des sciences?), visiblement affecté par les affres de la pandémie du COVID 19.

En résumé, la Science serait contradictoire, dangereuse, corrompue, dictatoriale, belliciste, capitaliste, impérialiste. Ne faudrait-il pas, suggère l’auteur, protéger la société contre la Science ?

Ce qui frappe est l’absence de nuances et de mesure, l’auteur verse peu à peu dans une forme de populisme épistémique : la Science contre le peuple.

Constructivisme versus réalisme

Précision épistémologique essentielle. L’auteur embrasse visiblement l’approche constructiviste : la science est forgée par des chercheuses et des chercheurs dans un contexte culturel, politique et économique spécifique. La science et les scientifiques ne seraient donc pas objectifs et désintéressés.

Certes, l’activité scientifique doit se servir du langage courant souvent ambigu et de concepts conventionnels qui permettent d’appréhender les phénomènes, comme nous l’a appris Emmanuel Kant, les choses en soi (noumènes) n’étant pas directement accessibles. Pour les constructivistes on peut donc mettre en doute les résultats de la science car cette dernière n’est qu’un discours, un narratif parmi d’autres… s’il n’y avait le poids oppressant de l’industrie et de l’Etat.

On peut regretter que le constructivisme ait donné lieu, à notre époque postmoderne, à un rejet de la méthode scientifique et de l’efficacité de ses résultats. Maurizio Ferraris, philosophe à l’université de Turin, dans son “Manifeste pour un nouveau réalisme”, voit dans la pensée postmoderne (popularisée par Jean Francois Lyotard)  une “méfiance dans le progrès qui trouve son expression paradigmatique chez Nietzsche pour qui il n’y pas de faits , il n’y a que des interprétations”. Or cette position épistémologique, en prônant une « désobjectivation » de la réalité, on en vient à donner raison au cardinal Bellarmin contre Galileo Galilei, à Ptolémée contre Copernic, à Esculape contre Pasteur!

Dans la même veine, le physicien et philosophe des sciences  Etienne Klein, dans un pamphlet intitulé le “Goût du vrai“ , s’insurge contre la vague relativiste qui fait de la science un récit parmi d’autres, une opinion, un avis. Il affirme (p.45): “si la physique quantique, pour ne prendre qu’un exemple, n’est qu’une simple construction sociale, il faudra m’expliquer par quelle succession de miracles on est parvenu à concevoir les lasers. Voilà des instruments qui ont été pensés, puis fabriqués, et qui fonctionnent. N’est-ce pas l’indice qu’il y a un peu de vrai dans la théorie physique qui les a inspirées ?”

Pour les constructivistes, Thierry Simonelli en fait partie, il n’y a pas de différence entre une opinion et un fait, entre le vrai et le faux puisque tout n’est que futile bavardage cachant des rapports de pouvoirs !

Les bienfaits oubliés de la Science

Dans son livre, le sieur Simonelli, ne consacre pas une ligne aux bienfaits évidents de la science et de la technologie au cours des siècles. Restons dans le domaine de la santé : hygiène et vaccination ont sauvé des millions de vies dans le monde. Pensons à la poliomyélite, une terrible maladie frappant les enfants encore dans les années cinquante chez nous. Elle a été quasiment éradiquée par une vaccination à grande échelle dans le monde entier.

Jean David Zeitoun dans son ouvrage “La grande extension” brosse un tableau saisissant des progrès de la médecine, de la nutrition et de l’hygiène qui ont permis de relever l’espérance de vie bloquée à trente ans à peine jusqu’au dix-huitièmement siècle.

 La méfiance forcenée de la Science rend aveugle et injustre!

On comprend que la démarche constructiviste sied au schéma de pensée de l’auteur de la « Fabrique du réel ». En effet, en mettant en exergue le contexte historique et géographique, politique et économique dans lequel l’activité scientifique se déroule, celle-ci devient humaine donc fragile, vulnérable.  

Non pas qu’il n’y ait pas eu d’abus scandaleux des résultats scientifiques. Le cas tristement illustre de l’industrie américaine du tabac, au début des années cinquante, qui avait osé truquer des études afin de semer le doute sur la nocivité de la cigarette et le lien avec le cancer du poumon.

Thierry Simonelli  aurait pu mentionner que c’est finalement l’agence étatique  pour la santé (Surgeon Genenal) qui a établi clairement le rôle nocif du tabac. Hélas, la Science peut être capturée par des intérêts puissants, raison pour laquelle il faut la protéger et la soutenir. Il faut une recherche publique ouverte et puissante et des agences compétentes et indépendantes.

Karl Popper : falsifiabilité et complotisme

L’approche constructiviste s’oppose au réalisme qui pose que l’on peut connaître les choses, approcher la vérité, telle que la science peut l’établir sous certaines conditions. Dans son pamphlet (cité ci-dessus), Etienne Klein souligne que la science est le fruit d’un dur labeur : « Nul résultat de recherche ne tombe directement du ciel :il faut besogneusement aller le chercher en faisant des observations et des mesures, en traquant les incertitudes, les à peu près, les biais, les zones d’ ombres qui se nichent dans les coins d’une expérience ou d’un calcul. C’est l’ensemble de ces tâches qui représentent la phase la plus chronophage de la recherche.

Il faut donc être doté de critères rigoureux pour délimiter ce qui peut être admis comme un fait scientifique et ce qui ne l’est pas. C’est là que Karl Popper intervient. L’auteur de la » Fabrication du réel » déteste visiblement Karl Popper le grand philosophe des sciences. En effet, ce dernier a qualifié, dans un de ses ouvrages majeurs « The open society and its ennemies », les théories du complot (« conspiracy theories ») d’exemple type d’une pseudo science. Il y ajoute d’ailleurs la psychanalyse freudienne et le marxisme. 

Que dit Karl Popper :  « Il existe une thèse, que j’appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes ».

L’auteur de la « Fabrique du réel », Thierry Simonelli, visiblement outré par le jugement sans appel, consacre trois chapitres et sa conclusion à tenter de récuser Karl Popper, un des plus grands philosophes des sciences. En vain ! Le critère de « falsifiabilité », la capacité à imaginer des tests qui permettent d’infirmer une théorie ou une hypothèse, est très exigeant. Thierry Simonelli reproche à Karl Popper d’avoir une vue formelle et donc naïve d’une science idéalisée.

Quelle outrecuidance !

L’auteur de la « fabrique du réel » se refuse à comprendre que son esprit est engoncé dans la logique constructiviste, qui nie d’emblée la possibilité de connaître une réalité scientifique objective.

Cette critique (comme celle qu’il réserve injustement au philosophe Jürgen Habermas) ne fait aucun sens. Popper ne fait pas de sociologie politique, il propose un critère – la falsifiabilité –  pour s’assurer que nous saisissions la vérité scientifique par un mécanisme  de conjecture et de réfutation solide.

Einstein passe, Freud recalé !

La tentative désespérée de l’auteur de la « Fabrique du réel » de sauver les thèses complotistes (finement analysées par Dieguez et Delouvée) ou le magnétisme animal de Mesmer (réfuté déjà au XVIIème siècle par la faculté de médecine) est pathétique. A l’époque des faits alternatifs et de la post-vérité, on ne peut guère s’étonner qu’un anti-vax soit secrétaire d’Etat à la santé aux USA.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la question épistémologique, mais le lecteur peut approfondir ces questions dans « La peur du savoir » du philosophe américain Paul Boghossian ou les leçons publiques de Claudine Tiercelin, professeur au Collège de France

Préparer les prochaines pandémies !

Thierry Simonelli cite abondamment les procès-verbaux du Robert Koch Institut, cheville ouvrière de la lutte contre la pandémie en Allemagne. C’est un argument de prédilection des sceptiques du COVID-19 que de mettre en exergue les débats internes nécessairement dialectiques entre scientifiques, autorités sanitaires et décideurs politiques dans un contexte d’incertitude et d’urgence. Ce « cafouillage » apparent est bien la preuve, pour Thierry Simonelli, que le réel est fabriqué arbitrairement, au gré des rapports de force, des intérêts et des circonstances. Ce qui livrerait de bonnes raisons (selon lui) de se méfier des décisions sanitaires étatiques chevillées à la Science.

Ces propos résonnent amèrement avec le procès en sorcellerie intenté au Dr Anthony Fauci devant une  commission du Sénat américain. La majorité républicaine n’était pas intéressée par une analyse du déroulé des décisions sanitaires de l’exécutif, compte tenu de l’urgence à agir, des contraintes politiques (Trump recommandait la chloroquine et l’eau de javel) d’une part, des connaissances de la virologie en voie de consolidation, d’autre part. Deux temporalités s’affrontaient : celle de la science qui a besoin de recul et de vérifications et celle de l’urgence médiatique qui privilégie l’action immédiate.

La longue conversation entre Christian Drosten, le pédagogique virologue de la Charité de Berlin et Georg Mascolo, publiée en 2024 dans un livre intitulé « Alles überstanden ? », illustre toute la complexité de la prise de décision en pleine tempête. Que le virus ait été transmis par le pangolin   ou provoqué par une fuite  dans un laboratoire …cela ne change rien  à l’affaire.

Or, une véritable évaluation de la politique sanitaire du COVID-19 serait très utile aussi dans notre pays afin d’en tirer toutes les leçons à l’aune de ce que nous savons aujourd’hui pour préparer la prochaine pandémie et éviter, autant que faire se peut, les errements (inévitables) des années 2020 !

Encadrer la science et la technique : oui !

L’auteur de la « Fabrique du réel » cite volontiers les représentants radicaux de l’école de Francfort, Max Horkheimer et Theodor Adorno qui ont cru bon nier férocement les Lumières et l’aspiration au progrès de l’humanité au motif que la raison aurait été instrumentalisée par Hitler et Staline, fauteurs de guerre et coupables de barbarie. Comme le note Pierre Belaval dans la revue Germanica:  « Horkheimer et Adorno tombent dans un « scepticisme effréné vis-à-vis de la raison au lieu d’examiner les raisons qui permettent de douter de ce scepticisme même »  et confondent les lumières de la découverte, la connaissance qu’on apporte, avec les justifications qu’on en donne. Telles sont la limite et la faiblesse de cette critique de la raison instrumentale ».

Convenons avec l’essayiste T. Simonelli, dans un bref moment œcuménique, que la science et les technologies doivent être encadrées par des lois et règlements et aussi par une éthique afin que le savoir bénéficie au plus grand nombre. Il a raison de citer Ulrich Beck, l’auteur du livre influent « Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne » qui a attiré l’attention sur les risques de la technologie. J’y ajouterai le « principe de responsabilité et de prudence » de Hans Jonas. Y aurait-il là un terrain d’entente raisonnable ?

A titre d’exemple, les récentes tentatives pour réglementer l’addicition aur réseaux sociaux et contrer l’envahissement de l’intelligence artificielle vont dans ce  sens.

Démocratisation des sciences et esprit critique

On aurait pu penser que l’auteur allait embrasser la cause de la démocratisation des sciences. Bizarrement, il se révèle frileux et méfiant ! L’auteur rejette finalement les conférences de citoyens, a priori intéressantes, parce qu’elles sont basées sur une asymétrie de compétences entre les experts et les profanes. Par ailleurs, il craint que les experts ne soient pas suffisamment neutres, les citoyens trop peu engagés ou trop ignorants, voire manipulables (p.269).

Il préfère les « forums hybrides » de citoyens. « Le principe central des forums hybrides est de substituer à la logique descendante de la transmission du savoir, une logique dialogique fondée sur la co-construction d’une problématisation partagée. Cette co-production suppose non seulement l’égalité d’écoute, mais aussi une reconnaissance réciproque, des compétences argumentatives, fût -ce sur les registres hétérogènes et experts des militants, des praticiens et des citoyens concernés. Il s’agit donc moins de trancher des controverses par un arbitrage scientifique que d’ouvrir un espace de confrontation raisonnée entre des rationalités plurielles. (p.267)

L’auteur reste fidèle à la philosophie constructiviste niant la possibilité de l’objectivité de faits indépendants du sujet comme critère de vérité. La science est une opinion, un argument parmi d’autres, elle doit renoncer à la prétention de détenir un savoir supérieur, fût-il validé et sanctionné par des tests empiriques. Une telle science est suspecte, illégitime et offensante. Au diable les experts et les scientifiques !

L’auteur se dévoile lorsqu’il encense au chapitre neuf la pensée de Paul Feyerabend, philosophe des sciences iconoclaste et versatile, critique de Karl Popper et qui a défendu … la condamnation par l’église catholique de Galileo Galilei ! Le pape Benedicte XVI (Ratzinger) cite d’ailleurs goulûment Paul Feyerabend dans un discours qui a fait scandale dans le milieu académique il y a quelques années .

L’auteur pourra certainement se réjouir d’un cercle de fervents lecteurs dans les milieux complotistes, populistes et antivax qui sauront vite reconnaître un des leurs, malgré ses dénégations.

Contre les Lumières sombres, il me parait impératif que de s’engager pour l’éducation aux sciences, à l’apprentissage de la méthode scientifique,  mais aussi à la promotion de l’esprit critique pour ranimer l’esprit des Lumières et les promesses du progrès.

Trust in official statistics and quality of governance strengthen trust in institutions and politics. Evidence from OECD survey on trust

To presented at the ISI/IAOS congress in Vilnius May 13 2026

Serge Allegrezza[1]

Wolfgang Langer[2]

Majlinda Joxhe[3]


[1] STATEC, emeritus Director of the National Statistical Institute of Luxembourg, President of STATEC Research asbl, e-mail: serge.allegrezza@ext.statec.etat.lu

[2] Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg, Institut für Soziologie, Associate Professor, e-mail: wolfgang.langer@soziologie.uni-halle.de

[3] STATEC, Researcher for the National Statistical Institute of Luxembourg, e-mail: majlinda.joxhe@ext.statec.etat.lu

Abstract

This study examines the determinants of trust in politics and trust in institutions using data from the OECD 2023 survey “Building trust to reinforce democracy”. In the first step, we conduct a confirmatory factor analysis to validate the latent constructs of trust in politics, trust in institutions, trust in statistics, and perceived quality of governance. The confirmatory model demonstrates strong factor loadings, providing a robust measurement framework for subsequent analysis. Building on this foundation, we use factor scores in   multilevel regression models to assess how individual- and country-level determinants shape political and institutional trust. Trust in official statistics consistently emerges as one important predictor, ceteris paribus. Individuals who perceive public statistics as trustworthy, accessible and useful are more likely to express higher trust in institutions and politics. At macrolevel, Institutional trust is determined by GDP, political stability, and corruption intensity. These findings suggests that trust in statistics deserves to be heeded by safeguarding independence and transparency of the statistical system. But objective quality of products and NSIs are not reflected in trust by citizens in statistics. The paper pledges for taking into account the perceptions of the quality of statistics by measuring it systematically and using techniques of inoculation, debunking and fact checking to close the gap between perception and objective quality of statistics.

The powerpoint can be downloaded here.